Les mémoires d’un estudiant botanica Vol.1 – #1

Il y a quelques années je m’étais lancé avec quelques amis dans une campagne de Warhammer, un jeu de rôle germano-gothique dépeignant une Europe en pleine déliquescence, assaillie de toute part par les forces du Chaos personnifié par des armées de démons parcourant les campagnes et de sombres cultes oeuvrant dans les cités décadentes. Le scénario étant plutôt sympa, j’ai décidé d’en faire les comptes-rendus sont une forme novelisée. J’ai aussi saisi l’occasion pour m’entraîner aux descriptions et à l’agencement des scènes.

Basé sur une histoire existante, le texte suivant (en plusieurs parties) peut parfois être abscons pour les non pratiquants de jeu de rôle, ou de Warhammer en particulier, même si j’ai essayé de détailler certaines parties pour le clarifier.


1 – Ordalie

J’écris ce document alors que je suis encore en vie, Sigmar sait pour encore combien de temps. Rien ne pouvait me préparer à ce que j’ai vu. L’odeur de l’encre et le bruissement du papier sont les seuls alliés de ma santé mentale bientôt défaillante. Ce journal sera la preuve que les histoires de nos campagnes sont parfois bien plus réelles qu’on ne veut bien le croire. Les anciens avaient raisons. Le Chaos est parmi nous.

Je me nomme Ottavio Porsova et je suis, enfin j’étais, étudiant à l’université de Nuln dans laquelle mes parents m’avait placé malgré moi. Insouciant, je vivais la vie classique de la jeunesse dorée du Reichburg. La nuit de la cité n’avait aucun secret pour moi. Je m’amusais, dilapidant sans compter les richesses familiales. Mes professeurs me disaient plutôt intelligent et très observateur, toujours à trouver le détail et à en profiter, mais cultivant l’ennui et la fainéantise à des niveaux rarement atteints. Il est vrai que je prenais un malin plaisir à faire tourner mes enseignants, et mes parents, en bourrique dès que je le pouvais et qu’ils me rendaient bien volontiers la pareille.

La seule personne qui trouvait grâce à mes yeux était mon grand-père. Ce vieil homme avait une jambe de bois, un œil qui s’ouvrait mal et une audition capricieuse mais, je ne sais pourquoi, nous nous comprenions parfaitement. J’aimais passer du temps à écouter ses histoires de bataille. Il avait une manière bien à lui de mettre en scène ses récits, gesticulant et vociférant, m’impliquant à ses côtés, me confiant parfois des rôles que je tenais le plus sérieusement possible.

Puis un jour, je fis l’erreur de trop. Mes parents, d’ordinaire compréhensifs, décidèrent d’organiser pour moi un semestre à la campagne du côté d’Ubersreik, une ville fortifiée du Reikland. Officiellement il s’agissait d’apprendre la botanique sur le terrain, mais je crois plutôt qu’ils cherchaient à me punir.

Le maistre d’estude que je devais rencontrer était le père Akney, un vénérable prêtre officiant dans un village pittoresque de quelques dizaines d’habitants. La vie rurale et le bon air pur. La réalité fut tout autre.

Quelques heures avant d’arriver au village, ma caravane fut attaquée par des bandits de grands chemins qui me prirent toutes mes affaires. Ils déchirèrent mes vêtements, m’enlevèrent la cassette de mon oncle avec mes bijoux, même les vins fins que j’avais emportés pour faire ami-ami avec les autochtones furent renversés et bus au goulot par ces rustres. Battu, ayant subis les outrages de ces malandrins, c’est faible et épuisé que j’arrivais enfin à destination.

Mon apparence dû jouer contre moi car les paysans du cru, s’étant mépris sur mes intentions et voyant en moi un vagabond voleur de pomme me battirent de nouveau. Je mis quelques douloureuses minutes à dissiper le malentendu, sauvé de justesse par le père Akney. Grâce lui en soit rendue, il s’occupa bien de moi.

VillageAu début, l’apprentissage fut un peu douloureux. Mon éducation ne m’avait pas préparé à cela. Jamais, jusqu’à ce jour en tout cas, je n’avais eu à me servir de mes mains pour travailler.

  • Si tu veux manger, tu dois le mériter, me dit-il dès que mes blessures furent soignées. Maintenant tu prends le balai et tu me nettoie tout ça, compris ?

Ce n’était pas une question.

Je pris le manche qu’il me tendait et m’exécutai de mauvaise grâce.

Une fois le temple balayé, il me demanda de ranger les affaires. Puis de déplacer le tas de bois, puis de prendre la hache et de couper des buches. J’étais épuisé. Je dégoulinais de sueur. La vieille robe de bure qu’il m’avait donné sentait le rance. Et l’alcool.

J’étais là depuis deux jours et déjà des cloques se formaient sur mes mains fines. Des mains de musicien, me disait ma mère.

Pendant ce temps, mon maitre s’entrainait. Drôle de prêtre, pensais-je un jour alors qu’il venait de soulever d’énormes poids pendant une heure. Il courait, sautait, maniait la hache comme un guerrier.

Je n’avais jamais imaginé qu’un prêtre puisse s’entrainer physiquement comme lui. Parfois je l’observais en cachette, fasciné par son corps huilé par la transpiration, brillant sous les reflets de la lampe projetant une lumière tremblotante dans sa cahute, ses muscles roulant sous sa peau parcheminée.

C’est un soir, alors que j’étais en train de lire à la lueur d’une bougie dans la chambre qu’il m’avait donné dans l’étable, qu’il vint me transmettre une partie de sa sagesse.

Posant rudement sa main sur mon épaule, me maintenant fermement comme il l’avait déjà fait de nombreuses fois, mon maitre me parla de la vie et des choses de la campagne. Je n’eus pas le temps d’en savoir plus qu’un hurlement guttural se fit entendre. C’était un cri de bête sauvage, comme si un cerf en rut se faisait déchirer la gorge. Ce son me terrifia.

Mon maitre se releva d’un bond et fonça au dehors en saisissant la hache posée sur le tas de rondins et un petit bouclier posé juste à côté. Tremblant de tous mes membres, j’attrapai un vieux fléau dont il manquait la tête puis sortis sur la place du village.

A l’orée du bois, quelques dizaines de mètres à peine après le pont qui séparaient la place des premiers arbres, se trouvait une horde de monstres abominables. Ils étaient des dizaines, portant des torches et des armes rouillées et couvertes de sang séché. D’ignobles cornes tordues pointaient sur leurs crânes déformés, comme posées maladroitement sur des corps couverts de pus et de cicatrices. Leurs postures singeaient celles d’un être humain. Certains évoluaient accroupis, d’autres debout sur des jambes de bouc.

Mes yeux s’écarquillaient de terreur pure. Une terrible odeur de pourriture émanait de ces créatures, provoquant en moi une horrible nausée.

Homme-bêteC’est alors qu’ils chargèrent.

Le courage du père Akney, et sa grosse main m’attrapant par le col, me remirent les idées en place. Il fallait protéger les gens du village. Nous ouvrîmes les portes du temple, le seul bâtiment défendable, pour recueillir les habitants. Les hommes les plus téméraires prirent des armes de fortune et se barricadèrent là où ils le pouvaient. Nous refermâmes la double-porte et attendirent en silence, tentant de calmer nos cœurs qui battaient à tout rompre. Mon cerveau allait exploser. Une veine pulsait douloureusement sur mon front.

Au dehors les cris étaient atroces. Les monstres avaient dû attraper quelques malheureux retardataires. Je priai Mòrr pour le salut de leurs âmes tandis que j’entendais les corps déchiquetés et les os broyés derrière les vitraux sales de l’église.

Puis vint le feu. Ces créatures étaient plus intelligente que je ne le pensais. Le toit mal entretenu s’embrasait, la chaleur montait mais pire que tout une fumée âcre se dégageait des multiples foyers.

Nous n’avions d’autre solution que de fuir cet abri.

La plupart des monstres étaient occupés à défoncer les portes et à fouiller les maisons. Par chance, aucun ne nous attendait à la sortie. Nous ouvrîmes les portes et tentâmes de courir le long des berges de la rivière proche.

Une femme, plus aguerrie que les autres, nous guidait vers un bateau qui était attaché non loin.

Alors que nous progressions, un petit groupe de créatures surgit devant nous. De près l’odeur était épouvantable, un mélange d’effluves corporels puissants sous un vernis d’humus et de pourriture. Ils étaient une dizaine. Nous étions autant mais peu d’entre nous avait l’air de vouloir se battre. La femme qui nous emmenait dégaina une fine épée et engagea le combat. Elle parait, reculait et plongeaient avec efficacité. Les hommes du village étaient plus agressifs, plus maladroits aussi. Mon maitre faisait des moulinets dévastateurs avec sa hache, repoussant plusieurs créatures sous ses assauts. Son regard était comme celui d’un fou. Il ne se souciait nullement d’être blessé, n’utilisant que parcimonieusement son petit bouclier de bois et ne se reposant que sur son tablier de travail en cuir qui le protégeait heureusement fort bien des griffures, morsures et coups d’épées rouillées que les monstres s’acharnaient à lui porter.

Quant à moi, j’aidais les familles à se mettre à l’abri mais les perdis de vue rapidement. Attaqué à mon tour, je frappais à l’aveuglette, touchant aussi bien le sol que les démons cornus, ne blessant personne mais me mettant temporairement hors de portée de leurs coups. Par deux fois, je réussis à me soustraire à leur attention pour les assommer avec de grosses pierres que je ramassais sur le sol. Leur crâne épais laissait échapper des flots d’un sang visqueux et noirâtre. Malheureusement, ils étaient bien plus forts que nous.

Profitant d’une accalmie, j’entrevis une ouverture et me mis à courir à travers la forêt. Mes jambes mues par la peur semblaient douées d’une vie propre. Je ne pus m’arrêter qu’après de longues minutes d’une course éreintante. Mon maitre n’avait pu faire autrement et me rejoignis aussi. La femme qui nous accompagnait était là à son tour. Tous deux avaient été blessés gravement. Je déchirais un morceau de ma robe de bure pour confectionner des bandages de fortune. Ce n’était pas l’idéal, surtout à cause de la propreté douteuse du tissu, mais je ne pouvais faire mieux pour le moment.

Après avoir repris notre souffle nous décidâmes de retourner au village pour aider les survivants.

Les démons cornus étaient partis. Tous les habitants du village étaient morts. La plupart atrocement mutilés. Le visage de Georgina, la gouailleuse lavandière toujours prompte à la plaisanterie grivoise, me regardait de ses yeux vitreux, tandis que son corps gisait démembré à plusieurs mètres de là. Les entrailles du père Koskas étaient répandues sur le sol sortant de son abdomen d’une manière obscène. Les jumeaux Elias et Johanna, les jeunes enfants de Moira la douce, étaient cloués sur la porte du temple, un mandrin de bois en travers de la poitrine. D’autres encore étaient impossible à identifier, cadavres brulés dans leurs maisons incendiées. Partout du sang et de la chair détruite. Partout l’odeur de la mort et de la cendre, partout ce gout immonde dans la bouche.

Cette nuit-là je pris conscience de certaines réalités. Mon apprentissage fut rude et douloureux mais maintenant je comprends mieux les histoires de mon grand-père, les batailles qu’il m’avait décrites prenaient un jour nouveau.

  • Le Chaos est à nos portes, m’avait-il dit dans un souffle, un soir d’été particulièrement chaud. Otta, tu dois te préparer au pire. Tu devras être prêt lorsque la haine et le mal reviendront.

Comme je venais de le découvrir, le Chaos qu’il me dépeignait jour après jour n’était pas une simple affabulation d’un vieil homme blessé mais bien la transmission de l’expérience d’un valeureux guerrier.

Cette nuit-là j’ai connu l’horreur mais j’ai enfin pu voir la vérité.

2 – Le serment

Il ne restait que trois survivants : mon maitre, la femme qui nous avait aidés et moi-même. Tandis que nous parcourions les ruines, je voyais le vieux prêtre serrer les mâchoires à s’en déchausser les dents. Ses yeux roulaient dans leurs orbites, ses mains étaient crispées sur le manche de sa hache, les jointures blanchies par l’effort. Il s’approcha de moi. Le son qui sortait de sa gorge n’était qu’un souffle.

  • Nous devons les venger petit. Nous devons nous relever, faire face au mal et le détruire. Je n’aurais de repos avant d’en avoir fini avec le Chaos. Nous devons rendre justice à ceux qui sont morts pour rien. Tu cherchais un enseignement, voilà pour toi l’occasion d’apprendre. Je combattrai seul s’il le faut, mais les dieux t’ont permis de vivre. Ils souhaitent que nous combattions ensemble. Alors je vais te le demander une seule fois : es-tu avec moi ?

Je ne savais que répondre. En quelques instants tout avait été détruit, tout avait disparu. Je n’avais plus rien. Plus rien que l’amour de mon maitre, plus rien que sa foi brulante en ce combat, plus rien que le fil de sa hache pour me faire vivre. Après ce que j’avais vu il aurait été impossible que je rentre à Nuln, que je retourne à cette vie bourgeoise et sans saveur. Je ne pouvais retourner voir mon grand-père et lui expliquer que j’avais eu l’occasion de combattre et que j’avais refusé. Je tenais l’occasion de marcher dans ses traces, de faire quelque chose de ma vie.

Je tendis une main tremblante vers le père Akney qui l’attrapa avec un claquement sonore. Je venais de sceller mon destin.

  • Et toi ? Nous accompagneras-tu sur la voie de la justice ? dit le prêtre en se tournant vers la combattante.

Elle repoussa négligemment une de ses mèches brunes qui retomba aussitôt sur son visage fermé. A cet instant, je m’aperçus que je ne connaissais rien d’elle, même pas son nom. Je savais juste qu’il s’agissait d’une sorte de libre commerçante qui amenait du matériel et repartait ailleurs avec des vivres plusieurs fois par mois. Elle utilisait un petit bateau sans ornements particuliers. J’imagine qu’elle devait ainsi s’affranchir des diverses taxes que les soldats du Reik faisaient peser sur les marchands.

Ses vêtements n’étaient pas particulièrement chics mais l’étoffe était belle et quelques discrètes bordures et banbreloques montraient qu’elle prenait soin d’elle. Sa rapière était de toute beauté. Cette femme, belle et indépendante, appréciait la qualité mais ne cherchait pas à le montrer à tout prix. Une nécessaire discrétion pour un métier dangereux.

Elle garda le silence de longues secondes, semblant peser le pour et le contre, bien loin de la fièvre guerrière de mon maitre. Enfin, elle se décida et tendit la main à son tour.

  • Tu peux compter sur Camillia de la famille Rosenroth vieil homme, nous dit la femme au regard dur. Je compris plus tard que donner son nom complet serait la preuve la plus importante que nous pourrions attendre de sa loyauté à notre groupe.

Mon maitre nous serra contre lui et leva les yeux au ciel. Son visage grimaçant, tendu vers les cieux, il émit une sorte de son de gorge grave, une prière incompréhensible mais dont les sonorités me donnèrent le frisson. Il s’adressait aux dieux. Il ne demandait par leur aide. Il leur adressait un message, un avertissement. Dorénavant, nous ne serions plus isolés, nous serions un groupe. Un groupe de justiciers.

3 – Au commencement

ForêtNous voyageâmes plusieurs jours, crapahutant dans la forêt, traversant fleuves et rivières. Nous chassions et péchions. Du moins, mes compagnons le firent. A mon grand regret, je ne leur fus que d’une piètre aide, me contentant de séparer les champignons comestibles d’autres plus mortels. Toutefois, j’appris beaucoup lors de cette période. Au-delà du pur apprentissage de la survie, nous formions une équipe, un groupe. Les épreuves nous soudaient et nous nous faisions tous les jours un peu plus confiance. Mon maitre me donnait des tâches de plus en plus gratifiantes, m’enseignait le combat à la hache et la manière de la lancer pour blesser un ennemi ou le déséquilibrer. Camillia savaient se faufiler, disparaitre à la vue de tous, se mettre sous le vent et faire du feu même dans les conditions les plus difficiles.

  • Survivre dans les bas-fonds des cités du nord est bien plus difficile que passer quelques jours dans les bois, nous dit-elle un jour.

Camillia n’avait pas l’habitude de se confier et ces quelques mots furent les rares informations qu’elle accepta de nous livrer à son propos.

Puis un jour, nous arrivâmes en vue des murailles austères et intimidantes de la cité d’Ubersreik. D’épais mâchicoulis ornaient les immenses murs de pierre percés de meurtrières. Des gardes revêches, armés de lourdes arbalètes, se trouvaient devant les remparts, parcourant sans relâche le chemin de ronde, attentifs à la moindre alerte. Deux grandes vasques étaient posées sur deux tours disposées au-dessus de la herse bloquant la porte principale. Il s’agissait d’un relai d’alerte destiné à prévenir les villages alentour qu’une attaque était en train d’être menée contre la ville. Une simple torche permettait de les enflammer, générant une lumière visible à plusieurs dizaines de kilomètre à la ronde.

Le chemin de terre menant à l’entrée se transformait en pavé épais et disjoint à mesure que nous approchions. Un homme muni d’une effrayante hallebarde s’approcha de nous. Les cernes noirs sous ses yeux et son rasage inégal en disaient long sur son état de fatigue. Son haleine chargée d’alcool achevait le portrait d’un homme fatigué, usé. Nous nous délestâmes promptement des quelques sous de cuivre demandé par le garde au titre du péage et entrâmes dans la ville fortifiée.

La nuit venait de tomber et une petite pluie fine et insidieuse venait de faire son apparition. J’enfonçais mon chapeau sur ma tête tandis que mon maitre levait son visage au ciel pour profiter de la fraicheur de l’ondée. Camillia désigna une bâtisse située dans la rue principale.

Voici l’auberge de la lune rouge, nous devrions pouvoir nous y reposer et sans doute trouver du travail.

Je poussai la porte et nous entrâmes dans l’auberge.

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