Théatre

Cours Florent – Première échéance part2

Désolé de reprendre l’écriture de ces articles aussi tard, j’ai récemment eu pas mal de changement dans ma vie personnelle autant que dans ma vie professionnelle, et je n’ai pas pu continuer cette série. Je reprends maintenant, en espérant pouvoir au moins écrire les articles de toute la première année et les diffuser dans les prochains jours.


En ce début d’année, les cours sont principalement axés sur les exercices et les « jeux ». Ils nous permettent de comprendre de manière ludique un certain nombre de notions fondamentales comme l’adresse (comme lorsqu’on s’adresse à quelqu’un), la manipulation de l’énergie (un truc un peu indistinct au début mais qu’on ressent de plus en plus au fur et à mesure de l’apprentissage, comment on arrive avec une certaine énergie sur scène, comme on la reçoit et comment on la renvoie vers ses partenaires, comment on remonte une energie qui se dissipe et comment éviter de la perdre), mais aussi la respiration, la concentration, la tenue et des tas d’autres choses dont je ne soupçonnais même pas l’existence.

Parallèlement à ces exos, on travaille chacun une scène en plus. Etant arrivé avec un mois de retard, je n’ai eu que très peu de temps pour me préparer. Pour cette échéance, l’ensemble des élèves devait travailler un assemblage tiré de la pièce « Elvire Jouvet 40« . Cette pièce montre une série de cours de Théatre de Louis Jouvet où il apprend à une jeune comédienne comment jouer le personnage d’Elvire dans Dom Juan. Une pièce sur un cours de Théâtre, j’aime bien l’aspect meta.

On commençait plutôt simplement, chacun devait jouer soit Jouvet, soit Claudia (l’actrice jouant Elvire) et dire quelques phrases avant de laisser la place à quelqu’un d’autre.

« Ok, maintenant tu fais de la boxe. Fais de la bose je te dis, là tu ne fais pas de la boxe, tu fais semblant. Bon maintenant tu fais ton texte, allez ! »

J’ai eu un mal de chien à apprendre ces quelques lignes. Entre mon propre texte qui ne voulait pas rentrer et les quelques lignes de Jouvet que je n’arrivais à fixer, ajouté au stress d’un premier examen, je n’en menais pas large.

Mon professeur nous donnait des astuces, que j’utilise encore aujourd’hui. L’une d’entre consiste à être dans un état de difficulté physique. Aussi bien pour l’apprentissage que pour le délivrer sur scène. Je l’explique ainsi : nous avons une sorte de résistance mentale, une pudeur, qui nous empêche d’être serein, tranquille, libre. La difficulté physique permet d’abaisser cette barrière en focalisant l’attention ailleurs que sur la délivrance du texte. Par exemple, faire de la boxe m’obligeait à me concentrer sur mes mouvements, et dire le texte venait plus naturellement. De la même manière l’apprentissage est plus facile (pour moi) si je pratique une activité physique en même temps, un jogging par exemple, ou me mettre en chaise contre un mur. Sans doute une histoire d’oxygénation du cerveau.

Quelques jours après est venue l’échéance, un peu brutalement, et avec sans doute beaucoup trop peu de préparation en ce qui me concerne.

Le Jouvet est pour moi un échec cuisant, je me trompe dans mon texte alors qu’il est si court, et même avec l’autorisation du professeur de me munir de mon texte à la main, cela reste bringuebalant.

Le texte personnel est lui un poil mieux, très envoyé, très crié surtout, je suis resté dans le personnage, ce qui est déjà ça. C’est bien mais pas top. Un début.

C’est en voyant les autres que je m’aperçois d’où je pars. De loin, de très loin. Certains ont déjà plusieurs années de théatre amateur derrière eux, d’autres ont l’air plus à l’aise et même si tous le monde flippe un peu, ça se passe bien.

« Le théâtre n’est pas un endroit où régler ses problèmes, ce n’est pas le salon d’un psy »

C’est aussi à ce moment que je commence à parler avec les gens, à en apprécier certains, à rester indifférent à d’autres. Et puis les textes de chacun aussi. Il y a des chansons, des trucs barrés comme des expériences d’usage de drogue ou un texte enlevé sur la sexualité dit par une fille qui ne donne absolument pas l’air d’y toucher, mais aussi un gars qui vient de parler des difficultés sociales qu’il a pu ressentir à cause de sa main atrophié (étant moi-même touché par un problème à la main, je n’ai pu qu’être touché par ce texte), et bien d’autres choses. C’est marrant de voir comme à chaque fois qu’on laisse la possibilité à un acteur de jouer un texte choisi par lui, on tombe à chaque fois sur des trucs très perso, on a envie de s’exprimer, de dire ce qu’on est, ce qu’on ressent, ce qui nous travaille et nous empêche parfois d’avancer. Pas tous le temps non, mais souvent. Un truc de psy, et quoi qu’en dise mon prof, même si on est pas chez le psy, le théâtre permet de s’exprimer de manière très personnelle sans être jugé, on peut finalement être soi-même alors qu’on est quelqu’un d’autre sur scène.

Carte blanche – troisième échéance 2017

Pour la prochaine échéance, comme qui dirait le prochain examen de théâtre, nous avons carte blanche. On fait ce qu’on veut, en terme de mise en scène, d’écriture ou de jeu. On peut faire des chansons, de la danse, du non-verbal, n’importe quoi qui nous fait plaisir en 5 minutes maximum. On ne le travaille pas directement avec le prof, pour lui aussi c’est une surprise. C’est donc à nous de travailler ensemble, de se donner mutuellement des conseils, de mettre en scène ou de se faire mettre en scène. Un travail collectif qui permet aussi de créer des groupes, de la cohésion et d’apprendre à mieux nous connaitre entre nous. 

Après avoir hésité à présenter un sketch, dont je n’arrivais pas à trouver le personnage alors que c’est ma propre écriture, un comble tout de même, j’ai finalement décidé de montrer quelque chose de plus personnel, moins léger et sans doute plus nécessaire.

Le texte suivant est né de la fusion de plusieurs prises de notes, tout au long de cette année, des choses à dire, jamais dites et pourtant si importantes. 

Je n’ai pas de titre définitif, pour l’instant ça s’appelle « Elle(s) »


Idée de mise en scène

Assis seul devant une petite table, un peu avachi, un sourire goguenard sur le visage, il attend. Rien pendant un long moment. Le sourrie s’efface lentement. 

Ça fait une heure et demi que je regarde mon téléphone en attendant un message de ta part. J’attends, je t’attends, un signe, un espoir, une suite. La communication est coupée, suspendue, à tes doigts, à ta volonté. Je me pose des questions. Tu joues avec moi, avec mon cerveau, qui part en roue libre. Où est-ce que tu es ? Qu’est-ce que tu fais ? Pourquoi tu me fais mal ?

Je t’aime putain, je t’aime. Je t’aime, je te le crie, je te l’écris, je te le dis, je te le redis, je te le raconte, et tu m’abandonne. Cet écran vide me blesse, m’abaisse, me rabaisse, m’empêche. J’ai peur. J’ai peur que tu ne sois plus là, que tu sois ailleurs (avec quelqu’un d’autre ?), à faire autre chose. Réponds-moi. Merde. Qu’est-ce que je t’ai fait ? Pourquoi tu me fais ça ? Qu’est-ce que je suis pour toi ?

Une femme apparait, de dos, on ne voit pas son visage. Elle regarde le protagoniste, les mains jointes devant elle, sans bouger.

Tu me laisses en galère au bord de la falaise. Tu me tenais la main et tu m’as lâché. Dans un instant je vais tomber, je vais basculer, je pars en chute libre, une chute longue, interminable, douloureuse. Mortelle.

Je t’en supplie, fais sonner ce téléphone. Je veux une vibration, une notification, une lumière qui clignote. Est-ce que j’ai du réseau ? La lumière baisse légèrement. Si ça se trouve j’ai pas de réseau ! Si ça se trouve, j’ai plus de réseau ! Je suis déconnecté, coupé du monde, je suis tout seul, comme ça, d’un coup. J’ai beau crier, j’ai beau tomber il n’y a personne, il n’y a plus personne. Je tape à la fenêtre, on ne m’entend pas, la vie continue, sans moi.

Si ça se trouve c’est toi qui n’a pas de réseau. Ou alors plus de batterie. Mais oui c’est ça ! Tu n’as plus de batterie ! L’électricité s’est dissipée et tu cherches désespérément à la retrouver, tu cherches une prise. Tu cherches partout, tu supplie pour quelques volts et ampères, tu mendie du jus.

En imitant une femme qui cherche. La silhouette féminine fait les mêmes mouvements.

« S’il vous plait je peux me brancher quelques minutes ? C’est pour répondre à mon copain, il attend une réponse, il a demandé quelque chose d’important, il a dit qu’il m’aimait, il a demandé si je l’aimais mais »

Mais-mais-mais quoi ? Quoi mais ? Il y’a toujours des mais, un tas de mais, des petits mais, des gros mais, des mais à moi et des mais à toi. Des mais à toi. Sans doute autant que moi. On n’est pas aligné. On n’est pas aligné parce qu’on peut pas être aligné, trop de mais. Qu’est-ce que les gens diraient ?

Un temps

Tu sais pourquoi je fais ça ? Non ? Tu sais pas ? Parce que t’es pas celle que je pensais. T’es pas la déesse de feu que pensais, celle que je mettais sur un piédestal, celle que j’admirais, celle que j’aimais mais que je ne voulais pas toucher sous peine de perdre le sacré, celle que je ne voulais pas salir, celle que je respectais. Ben non, t’es pas tout ça. Mais c’est pas de ta faute on m’a dit, c’est l’âge on m’a dit, c’est normal on m’a dit. Voilà. Normal. En fait, t’es normale. Et c’est la pire chose qui puisse arriver.
Alors maintenant laisse-moi tranquille, laisse-moi tout seul, j’ai perdu quelqu’un que j’aimais, elle est partie, et j’ai besoin d’être seul.

La femme part

J’ai mal. J’ai cette boule au ventre qui ne veut pas disparaître, qui appuie sur mes tripes, ce poids sur la poitrine qui bouge comme si un tas de tentacules me fouillait lentement de intérieur, ça me remue comme la marée remue la vase faisant remonter des remugles nauséabonds. Mais qu’est-ce que j’ai fait ? Qu’est-ce que j’ai dit ? C’est cette fille ? C’est ça ? C’est elle ? Mais c’est une amie ! Juste une amie. Tu peux pas me reprocher d’être ami avec elle. Tu n’as pas le droit. Tu ne sais pas. Pas de contexte. Tu ne peux pas comprendre. Et c’est pas grave, de ne pas comprendre. Fais-moi confiance. Fais-moi confiance comme moi je te fais confiance. La confiance c’est ça qui est important. Moi je te fais confiance. Je te fais confiance avec ma vie. Avec mes sentiments. Avec mon amour. Je t’ai rien caché, je t’ai tout dit. De ma vie d’avant, de mes rencontres. Je me suis ouvert, je t’ai montré la construction, l’empilement, le squelette de mon âme. Y’a pas de protection, pas de peau, pas de chair, pas de muscles pas de graisse pour me protéger. D’un geste, d’un simple geste tu peux me tuer, tu peux éteindre ma flamme, tu peux me détruire. Ou m’aimer . C’est toi qui décide.

Ding

Le protagoniste se précipite sur le téléphone, regarde le message, reste impassible.

Noir

Sketch – Vous dites ça parce que je suis Noir

Un petit sketch écrit il y a quelques temps comme ça, inspiré d’un article du Gorafi pour le thème, et des diablogues de Raoul Roland Dubillard pour la forme, et que je compte jouer pour une prochaine échéance.


UN : Vous dites ça parce que je suis Noir.

DEUX : Quoi ? Mais vous n’êtes pas Noir.

UN : Comment ça je suis pas Noir ?

DEUX : Ben non, vous n’êtes pas Noir.

UN : Ben si je suis Noir. C’est comme ça, je peux rien y faire, c’est mon truc, je suis Noir.

DEUX : Mais comment vous pouvez dire ça ? On voit bien que… enfin.. vous voyez quoi !

UN : Non je vois pas. Ah oui, d’accord ! Là non évidemment. Bien sûr, ça ne se voit pas immédiatement. Mais d’habitude oui, je suis Noir.

DEUX : Mouais, c’est pas clair votre histoire.

UN : Ben non. C’est même plutôt obscur.

DEUX : Quand même. On dirait pas. Ça m’étonne un peu.

UN : Ça vous étonne ?

DEUX : Oui

UN : Que je sois Noir ?

DEUX : Ben oui !

UN : Vous dites ça parce que vous êtes jaloux.

DEUX : Quoi quoi quoi ? Jaloux de quoi ? Allons, je m’en fiche bien de la couleur des gens. Vous pourriez bien être Blanc, Jaune, Noir ou même Vert tiens, que je m’en ficherai tout aussi bien.

UN : Vert ? C’est pas banal.

DEUX : Je vais vous dire, j’ai même connu un pied-noir qu’était peau-rouge. Alors ça !

UN : Ah bon ? Du coup, il était de quelle couleur ?

DEUX : Blanc. Un albinos c’était. Très sympa comme type. Le cœur sur la main.

UN : Un type généreux !

DEUX : Non, pas particulièrement. On l’a retrouvé un jour comme ça, allongé par terre, avec son cœur sur sa main. C’était pas joli à voir ! Ça a fait un foin, je vous dis pas.

UN : C’est trop tard.

DEUX : Quoi ?

UN : Vous me l’avez dit.

(Un temps)

DEUX : Et vous faites quoi dans la vie ?

UN : Moi ? Je suis acteur, comédien, amuseur, pitre et tutti quanti.

DEUX : Et tutti quanti ?

UN : Et tutti quanti !

DEUX : Tutti quanti, c’est pas un métier facile.

UN : Ah ça non, ça ne l’est pas. Il faut beaucoup travailler. Le jour, la nuit et même les week-ends.

DEUX : Et vous êtes célèbre ?

UN : Très ! Très célèbre ! Mais on ne me voit pas souvent.

DEUX : Vous êtes célèbre mais on ne vous voit pas ?

UN : C’est que voyez-vous, il n’y a pas de boulot tout le temps alors moi, je suis sur une niche.

DEUX : Vous avez des chiens ?

UN : J’ai un créneau, un truc à moi. Une spécialité disons.

DEUX : Une spécialité de niche ?

UN : En quelque sorte.

DEUX : Et c’est quoi votre niche à vous ?

UN : Moi je suis l’ami des gens.

DEUX : Vous êtes l’ami des gens ?

UN : Oui enfin pas de tout le monde bien sûr. On m’appelle pour certains cas spéciaux. Je travaille pour des gens célèbres. Pour des humoristes, ou des politiciens des fois ! Beaucoup de gens font appel à moi. Des particuliers aussi.

DEUX : Des particuliers ? Vous allez chez n’importe qui et vous devenez leur ami ?

UN : Pas n’importe qui. Vous savez bien, quand quelqu’un fait une blague douteuse, et que son public s’offusque. C’est là que j’interviens.

DEUX : Comment ça ?

UN : Et bien je suis l’ami Noir ! Vous savez bien, les gens disent toujours qu’ils ont un ami Noir. Et bien cet ami Noir, c’est moi.

DEUX : Mais ! Mais ! Mais c’est dingue ! Comment pouvez-vous être l’ami Noir de tout le monde ! Comme s’il n’y en avait qu’un en plus !

UN : De quoi ?

DEUX : Mais de Noir !

(Un temps)

UN : Vous dites ça parce que vous êtes raciste.

DEUX : Je ne suis pas raciste ! En plus, j’ai plein d’amis Noirs !

UN : Ah vous voyez ! Ce sont des acteurs aussi ?

DEUX : Je ne crois pas. Enfin, je ne vois pas le rapport.

UN : Parce que si ce sont des acteurs, ça veut dire que je ne suis pas tout seul sur cette niche alors.

DEUX : Faut que ça soit solide.

UN : C’est embêtant tout de même. Tous ces Noirs sur le créneau des Noirs. Un peu déloyal je dirais même.

DEUX : Faut vous diversifier.

UN : En plus, je n’ai même pas d’ami Noir.

DEUX : Faire autre chose.

UN : Je devrais me diversifier. Tiens, je vais faire Juif. C’est bien ça Juif non ? Comme ça je pourrais être l’ami Juif des gens. Ou l’ami Noir et Juif des gens. C’est pas mal ça.

DEUX : Mais j’y pense, si vous voulez ramener du monde sur votre niche, homosexuel, vous y avez pensé ?

UN : C’est un peu personnel comme question dites donc. Bon, je dirais que ça m’a bien effleuré, un moment, comme tout le monde, à l’adolescence je …

DEUX : Mais non, je parlais pour votre truc là.

UN : Ah. Et ben tenez pourquoi pas, comme ça je gagne sur tous les tableaux. On peut m’appeler partout. Je peux même cumuler si je veux. Je peux être l’ami Noir, Juif et homosexuel des gens qui font des blagues douteuses. Je vais en gagner de l’argent !

DEUX : Gagner de l’argent ? Parce que vous serez l’ami Juif des gens qui font des blagues douteuses ? Et vous ? Vous ne trouvez pas ça douteux ?

UN : Oh, pour ça, ça va. J’ai un ami Juif !

 

Cours Florent – Première échéance part1

cours-florent-inscription-2015« Hmmm, j’ai bien une classe mais le plus vieux a 29 ans, ça vous gêne ? »

Quelques jours après le stage d’accès je me retrouve au secrétariat pour me trouver une classe. L’assistante me regarde, prend un air embêté et m’annonce ce que je sais déjà, je suis plus vieux que tout le monde, et pas qu’un peu. Mais c’est pas grave, je lui dit en rigolant que c’est plutôt eux qui allait être gênés, ahah. Hem.

Elle rigole, un peu, en validant mes horaires de cours : Lundi, Mardi et Jeudi de 19h30 à 20h30.
Pour les gens qui ont fait le stage d’accès comme moi, le premier cours est début Octobre, un mois après la rentrée officielle. On est trois à débarquer un peu à l’improviste, une fille super sympa un peu fofolle, un gars qui était avec moi en stage d’accès (ma bouée de sauvetage) et moi.

Le premier contact avec les autres est un peu difficile au départ, après tout ils ont eu un mois pour se trouver, pour créer des liens. Je repère les regards intéressés, ceux qui s’en foutent (la plupart) et ceux qui m’aiment pas d’entrée de jeu. Ça parait bizarre dit comme çà, mais j’ai le sens de l’observation pour ces choses-là et suffisamment de psychologie pour piger rapidement les rapports sociaux. Je ne sais pas s’il s’agit d’une prophétie auto-réalisatrice, ou d’une incapacité à changer d’avis après une première impression, mais je me trompe rarement.
Tant pis, je ferai avec que je me dis, mais je mens, je veux plaire à tout le monde, et je commence déjà à me mettre en mode séduction.

Le prof est plus jeune que moi, je le tutoie d’entrée de jeu, par habitude. Il n’émet pas d’objection et nous présente rapidement au reste du groupe avant de nous expliquer ce qu’on va faire.
Le cours est divisé en deux parties de durées inégales et aléatoires. D’abord des exercices, puis le travail sur des scènes en cours.

Les exercices sont similaires à ce que nous avions déjà fait en stage d’accès mais on en ajoute d’autres, notamment des exercices de relaxation.
L’un d’entre consiste à s’allonger sur le sol, les yeux fermés et à laisser son esprit parcourir son corps. On commence par exemple par une main, on imagine suivre son contour, tourner autour du poignet, remonter le long du bras, puis de l’épaule, le cou, la tête, puis l’autre bras, le torse, le bassin, les jambes, très lentement, en laissant tous les tracas et les interrogations de la journée disparaître, pour être le plus présent possible, le plus près possible de soi, et ne penser qu’à l’instant.
Ne penser qu’à l’instant présent, la chose la plus difficile que je puisse faire à ce moment. Mon esprit errant constamment entre dix mille choses sans importance, incapable de se concentrer plus d’une fraction de seconde. Mais je fais des efforts, j’apprends, je me détends, un peu.

Un autre exercice consiste à travailler l’adresse, comme lorsqu’on s’adresse à quelqu’un. Lorsqu’on parle normalement à quelqu’un, cette personne sait souvent qu’on s’adresse à elle. Soit parce qu’on lui parle en face, mais ça fonctionne aussi lorsqu’on est de dos par exemple. Dans cet exercice, on se met par deux puis l’un des partenaires ferme les yeux et marche dans l’espace sans savoir où il va, uniquement guidé par la voix de l’autre partenaire. Comme tout le groupe le fait en même temps, le volume sonore commence à monter et rapidement plus personne ne s’entend. C’est là que ça devient vraiment intéressant, parce que le professeur nous demande à tous de baisser la voix, de murmurer, ou de chuchoter. Charge à celui qui est guidé de faire le tri dans sa tête entre les différentes voix pour marcher sans percuter ses voisins.
Et le plus fort c’est que ça marche très bien, c’est très impressionnant de se rendre compte qu’un murmure au milieu d’un brouhaha peut parfaitement être entendu si la cible se concentre suffisamment. On peut aussi y ajouter une difficulté, en demandant à celui qui guide de se déplacer aussi. Et malgré cela la cible comprend les ordres et se laisse guider.

Après les exercices, on travaille des scènes.
L’année est divisée en échéance, des examens où nous devons passer, seuls ou en groupe, devant notre professeur mais aussi un autre professeur ou même un directeur, pour juger du travail accompli. Pour cette première échéance nous travaillons sur une pièce appelée Elvire Jouvet 40, un cours de théâtre que Louis Jouvet donna en 1940 à un groupe de comédien devant jouer Dom Juan. Il s’adresse à la comédienne qui doit jouer Elvire et la conseille. D’un véritable cours au départ, il a été produit une pièce. Du théâtre sur du théâtre en sorte.
Y’à un côté méta qui me plaît bien.

« T’es mort pour moi ! »

Nous devons aussi choisir une scène moteur, ou scène source, quelque chose qui nous représente, qui parle un peu de nous, un truc personnel.
Je repense aux quelques mois qui précèdent, à mon état d’esprit du moment, à ma frustration et je décide de ressortir un texte que j’avais écrit dans le métro, en rentrant chez moi après un soir de beuverie chez des amis, un truc de rageux, sale, misogyne, probablement un truc d’ado mal dans sa peau mais aussi un cri du cœur qui passerait bien sur scène.
J’en parle un peu autour de moi, trop violent, personnage malsain. J’entends les remarques et décide de le réécrire pour l’alléger, ajouter un contrepoint au discours original. Ça passe mieux mais c’est pas encore tout à fait çà. Mais je m’en fous, c’est mon texte et le changer encore serait trahir encore plus l’intention initiale, alors je prends cette mouture et je la lis devant la classe, le cœur battant, et la flippe dans les tripes.

Conseil d’ami

Cours Florent – Stage d’accès part2

Travail de scèneTrès rapidement après les premiers exercices, la prof nous distribue des rôles. Pas vraiment au pif pour le coup, elle a utilisé ces premiers contacts pour nous donner quelques choses qui nous correspond, ou dans lequel elle aimerait nous voir. On va jouer du Pommerat, un auteur contemporain à l’écriture un peu particulière mais pas trop décalée pour qu’on ne se sente pas trop perdu. Je me retrouve évidemment avec Noah et une fille aussi sympa qu’énergique mais un peu énervée car, selon elle, son rôle est moins important que les nôtres. Moins de lignes de texte, moins d’émotions peut-être, alors que pour moi, elle a justement un rôle plus subtil, plus fin et sans doute moins premier degré que le mien ou celui de Noah.

« De toute façon, tu m’écoutes jamais ! »

Je ne me souviens pas avoir appris un texte par cœur depuis au moins l’école primaire. J’ai toujours détesté ça pour des raisons à la con probablement. Ce qui est marrant c’est que je me souviens des règles de quasiment tous les jeux de rôle que j’ai lu, une question d’intérêt sans doute. C’est peut-être aussi pour ça que je me rappelle jamais de ce qu’on me dit…

Mais là c’est différent, je joue mon entrée dans la classe sur ce texte. Dix paragraphes qui me paraissent insurmontables. Chaque ligne est une épreuve mentale, je ne sais même pas comment faire. Je lis, je relis, je le chante, je m’enregistre, je me l’écoute tout le temps, dans le métro, dans la rue, pendant les cours, pendant la nuit. Quelle nuit ? Je dors presque pas, couché à minuit, relevé à 3h du mat’, la tronche en biais, les phrases qui défilent dans mon crâne, devant mes yeux. Je suis un zombie shooté à la coke, j’ai les yeux rouges et une volonté de fer.

Noah a deux scènes, et passe son temps dans sa bagnole à bosser presque tout seul. Ma partenaire me file quelques techniques et me fait répéter les enchaînements, elle m’aide énormément, me calme et me donne confiance en moi. Elle est grande gueule mais enjouée et vraiment intéressée. Ce qui est le cas de la majorité des autres élèves. Ça me change des formations ou les gens s’en foutent, des branleurs a qui on paye des cours, mais qui le prenne comme des vacances avant de retrouver leurs vies de merde. Ici ça bosse.

« Hey, je peux prendre une photo avec toi ? »

A l’occasion d’une pause, mon partenaire se fait interpeller en pleine rue par un gamin qui a eu l’air de rencontrer sa star favorite du moment. Il se trouve que le gars fait des vidéos sur le net, des trucs marrants, un peu communautaire black, je suis évidemment passé à côté. Il a des dizaines de milliers de gens qui le suivent, il joue des dans clips, connait de gros rappeurs, la classe un peu. Moi ça me fait marrer, je côtoie une star du net. D’autres élèves ont fait des trucs, untel une pub pour macDo, l’autre des années de théâtre amateur et veut passer pro, un troisième est déjà réalisateur et acteur pour une pub de dentifrice, y’a quelques expériences déjà. Moi j’ai bossé à la tv et je suis passé sur FunTv alors que je réparais un ordi sous une table pendant un direct, ça compte ?

Les cours sont toujours intéressant mais il faut se concentrer un peu plus. En fait, chaque scène est travaillée une par une devant la prof, les autres élèves étant sensé regarder et apprendre des autres avant de passer eux-mêmes. Dans les faits, la plupart ont préférés utiliser ce temps pour apprendre leurs propres textes ou utiliser leur portable. L’examen final (appelé échéance) se déroulant très tôt, la prof nous autorise finalement à travailler de notre côté, ce que nous faisons sans relâche jusqu’au dernier jour.

Lors de mes passages, je suis en transe, littéralement. Je me plonge à fond dans mon personnage de père au foyer, blessé par la vie, en rupture avec son fils qu’il aime mais avec qui il ne s’entend pas, humilié car il veut subvenir aux besoins de sa famille en homme et pas en assisté, et obligé de travailler avec une assistante sociale, dernier lien avec sa famille et son fils qui le bat. Une situation difficile, un cas social comme il peut en arriver tant. Je suis tellement dedans, et tellement sur les nerfs, que j’ai parfois du mal à sortir du personnage, à deux reprises il m’a fallu plusieurs minutes pour récupérer de cette tension.

Je vois la prof comme une sculpteuse, elle prend des gens qui font n’importe quoi et par gros mouvements ou petites touches, elle ajuste, elle pousse, elle cadre, elle nous apprend. Je vois chaque groupe qui évolue, qui prend de plus en plus conscience que la fin de la semaine approche, qu’il va falloir donner le meilleur. Y’a moins de blagues, moins de sourires, les visages sont crispés.

« Ah ouais c’est tendu quand même ! »

La première fois que je présente ma scène, elle reste quelques secondes bouche bée et me sort cette phrase qui restera gravée. Je ne sais pas si c’était bon, si c’était juste, si c’était intéressant, mais au moins c’était tendu, ce qui était exactement mon intention, et celle de mes partenaires. Je le prends comme un compliment. La première fois depuis longtemps où j’ai pas l’impression d’être une merde. C’est bon, ça fait du bien.

Le dernier jour arrive, et avec lui notre échéance. On passe devant la prof et le directeur de l’école. C’est pas rien.

Tout le monde donne tout ce qu’il a. Je vois des transformations incroyables, des larmes, des rires, de l’énergie. Parfois des textes oubliés, une fille qui pète un plomb à cause de la tension, putain la pression qu’on se met.

Puis le calme et le discours du directeur qui m’a touché et rassuré. Un truc du genre : « Je suis content de voir des gens d’horizons, d’âge et de parcours différents. Être acteur c’est avoir une personnalité, et la montrer. Sur scène on a besoin de voir des gens qui apportent ce qu’ils sont et surtout qu’on évite les clones. »

Ouais, y’a besoin de tout le monde.

Quelques jours après, je recevais un mail me félicitant de mon travail et m’autorisant à poursuivre ma formation à Florent.

Cours Florent – Stage d’accès part1

La veille du premier jour, je dors pas. Qu’est ce qu’il va se passer ? Dans quoi je me suis engagé ? Je viens vraiment de lâcher 400 boules pour une semaine de théâtre ? J’ai posé une semaine de congé juste pour ça, ça va être rude.

Mardi matin j’arrive devant le cours, une pauvre façade dans le 19ème, des tas de gamins fument des clopes en rigolant. Ils ressemblent aux abrutis de la pub l’Oreal, les cheveux en l’air, les sapes savamment choisies, faussement rebelles, que des faces de babtous bon teint. On est loin de la diversité.

Le gars de la sécu me regarde bizarre, il a dû croire que j’étais un prof je sais pas, mais je finis par rentrer dans le bâtiment. A l’intérieur c’est un peu délabré, du genre : « on a pas eu le temps de faire les finitions mais c’est pas grave ahah ». Non pas ahah. Un coup d’œil au tableau et je repère ma salle, et ma prof. On est 25 dans la grande salle, à se regarder en chien de faïence, a pas comprendre ce qu’on fout là. Ma première impression se fait la malle très rapidement. Y’a des jeunes, des vieux, des minces, des gros, des chauves, des rebeus et un black tout tatoué.

La prof est petite, menue, mignonne, plus jeune que moi. En trois phrases elle s’impose, mélange de charisme et d’autorité, c’est bien, ça me plaît et ça me met en confiance. Clairement pas la perdrix de l’année, elle envoie. Grave.

« Et toi ? Pourquoi t’es là ? »

C’est mon tour de me présenter, j’en mène pas large. La plupart de mes prédécesseurs veulent être acteurs, ou comiques, ils ont des étoiles dans les yeux, moi pas encore. Je raconte ma vie rapidement, quasi trente ans de jeu de rôle (je fais comme si tout le monde savait ce que c’était, personne pose de question), de l’écriture, des bouquins, de l’impro. Moi je veux faire metteur en scène. J’aime bien diriger les gens, créer des scènes, organiser des trucs. Ouais, j’aime bien l’idée. Pas hyper original. Je me projette toujours pas, mais là, devant tous ces gens, j’ose enfin me dépasser et dire un truc qui me plairait. Peut-être. De loin. Faut pas trop rêver quand même.

Puis y’a René. Plus de 70 piges, une patte folle, le regard doux, la gueule du mec qu’a vécu des trucs, qu’est mort dix fois mais qui est toujours là pour en parler. Qu’est-ce que tu fous là René ? Et là le mec c’est un peu ta grand-mère qui te raconte tranquillement la guerre. Le gars envoie du lourd, il a connu des tas de gens, Brel putain, a chanté, a bossé partout, a fini SDF, alcolo, est remonté, a recommencé, et là il vient tenter son rêve. Son dernier rêve. Les plus jeunes sont calmés d’office, c’est beau.

Sans tarder on commence le premier exercice. Marcher dans l’espace. C’est simple en fait, tout le monde marche sur la scène, chaque espace doit être rempli, à chacun de s’organiser pour le faire, sentir quand aller dans un endroit vide, quand ne pas le faire, et surtout sans regarder par terre, vision périphérique seulement. Une simulation de marche dans le métro, les parisiens sont pas dépaysés.

« Maintenant, quand vous le sentez, vous vous arrêtez deux à deux, vous vous regardez dans les yeux cinq secondes, et vous repartez ».

Cinq secondes c’est long. Tu en vois des choses en cinq secondes dans les yeux d’un inconnu. Pour la première fois depuis longtemps j’ai été secoué. Par la puissance d’un regard qui ne fuit pas, par toutes les émotions que tu peux ressentir et transmettre, par cette énergie qui se dégage de chacun, chaque fois différente, un goût et une odeur. Incroyable. C’est précisément à ce moment-là que j’ai été happé.

Il y a eu pas mal d’exercice pendant cette semaine, des jeux aussi. En voici deux exemples.

Dans le jeu du tueur, tout le monde ferme les yeux puis la prof choisit entre un et trois tueurs (pour une classe de 25) et leur touche la main discrètement pour leur signifier leur nouveau statut. Ensuite on ouvre les yeux, puis on marche dans l’espace comme d’habitude. On se regarde dans les yeux, parfois on regarde ailleurs mais surtout on reste concentré. Lorsqu’un tueur le souhaite, il fait un clin d’œil à quelqu’un qui le regarde. L’idée c’est d’envoyer le signal de manière franche pour la cible s’en rende compte mais pas les autres autours. Moins simple qu’il n’y parait. La cible doit alors attendre quelques secondes puis jouer sa mort de la manière la plus spectaculaire possible, avec force râles, chancellement et autres cris ou dernières paroles. Si quelqu’un a vu ou pense avoir vu quelque chose il peut dénoncer le tueur. Dans ce cas, si cette grosse balance avait raison, le tueur meurt de la même manière, et si elle a balancé une connerie, c’est elle qui meurt.

C’est simple, rapide et super fun. Ça permet de s’entrainer à observer, à se concentrer et à envoyer des signaux rapides et francs.

On a aussi joué au I-A-O. Tout le monde en cercle, une personne démarre en regardant quelqu’un de son choix puis doit crier I en faisant une sorte de mouvement d’épée de bas en haut avec les bras. Comme si on envoyait un ballon quoi. Idem, il faut que ça soit énergique et parfaitement dirigé. La personne qui reçoit, doit lever les bras puis crier A, enfin les personnes à sa gauche et à sa droite doivent effectuer un mouvement des bras comme s’ils tranchaient le receveur tout en criant O. Puis on recommence, celui qui a reçu envoie la balle/l’énergie/la réplique à quelqu’un d’autre. L’idée est d’accélérer et de créer une musique ou un rythme I-A-O le plus longtemps possible. Celui qui se plante, dans ce qu’il crie, dans son mouvement, s’il y a une confusion quelconque, la personne est éliminée, puis le jeu reprend avec de moins en moins de monde. Evidemment à trois ça devient très rapide et très difficile. Ce jeu apprend aussi la vitesse, la précision, et la concentration. La moindre seconde d’inattention et on est éliminé. Le jeu étant rapide c’est pas bien grave.

Je dois avouer avoir été plutôt bon dans ces exercices.

On a aussi fait un peu d’impro. On part de phrases que la prof nous glisse dans l’oreille, de positions de corps un peu aléatoires, de marches absurdes, puis on démarre de là. La plupart de ces impros étaient un peu foirée, notamment dans le manque d’écoute. Il y a plein de propositions mais souvent elles ne sont pas écoutées par les autres participants. Comme s’ils n’étaient pas dedans, comme si ce n’était pas sérieux. Ça manquait un peu d’immersion en fait. Bon c’est là que je m’en suis le mieux sorti. Toutes ces années à rebondir sur les idées toutes plus farfelues des joueurs les plus aguerris m’ont beaucoup aidé.

Je me retrouve avec Noah, un excellent partenaire, rapide, percutant et aux références similaires. En un coup d’œil et trois mots, on sait ce qu’on doit faire, où on va et pourquoi. La connexion se crée tout de suite, le reste se déroule comme dans un film. On part sur un braquage et on enchaîne les scènes sans temps morts, préparation, récupération des armes, voyage en bagnole jusqu’à la banque avec scène de discussion pour expliquer pourquoi on fait ça, braquage, ça gueule, on choppe le public, on le transforme en otage, on tourne, on court, c’est un tourbillon. Puis l’arrivée des flics, le sacrifice d’un braqueur pour aider son pote à sauver sa fille malade, puis l’autre braqueur revient et se fait abattre à son tour. Histoire tragique, tendue, et une famille brisée.

Putain c’était beau !

J’ouvre les yeux, je sors de mon immersion, je vois les regards des gens, les sourires, les compliments, et là je me dis : « c’est vraiment mon truc. »

Scène source – Conseil d’ami

Un petit texte écrit par mes soins et me servant de scène source pour la première échéance du cours Florent.


Conseil d'amiT’es entouré de gens stupides, d’animaux qui se sentent le cul et qui rient fort à des blagues de merde, qui n’ont aucun sens.
Des gens qui ne pensent pas aux conséquences.
Lâche toi, ne réfléchis pas, baise, rit, bois, fais n’importe quoi, tout le monde s’en fout.

Tu penses trop, t’es pas comme les autres, amuse toi, y’a pas de mal.
Laisse parler ton intuition, pas de réflexion, vis maintenant.

Tu veux te taper des filles ?
Alors arrête de te prendre la tête, porte ton masque et fais semblant.

C’est facile : les mêmes phrases, dans le même ordre.
Un compliment, un peu de culture, tu la touches mais c’est parce que t’es tactile, t’as pas fait exprès. Tu parles un peu mais pas trop, du mystère, laisse la parler, raconter sa vie de merde, ses expériences de merde, son métier de merde.

Rebondis, dis-lui que c’est intéressant, souris, l’œil qui pétille : « ah oui ? C’est bien ça ! ». Un trait d’humour, mais ne te moques pas, tout est dosage.

Et là, tu l’emballes.

Un coup de bite pathétique, la tristesse et le dégoût, mais ce n’est pas grave, c’est ce que vous vouliez. C’est naze mais t’es fier, tu vas pouvoir te la raconter devant tes potes, les rendre envieux. T’as marqué un point, tu augmentes ton score !

Mais toi t’es vide. Tu veux autre chose. Une connexion. Un regard. Une attention. Une envie. De l’amour ?

Faut pas trop rêver mon gars, t’as baisé.
C’est déjà une victoire non ? Non ? Ce n’est pas ce que les autres font ? Ce n’est pas ce dont ils se contentent ? Eux, ça leur fait plaisir et toi tu te demandes pourquoi ça ne te suffit pas. Pourquoi t’as constamment cette envie de gerber, pourquoi tu te sens tellement en décalage. Pourquoi tu n’es pas un animal.

T’es entouré d’animaux mecs, de gens qui s’agitent dans la fange pour oublier qu’ils n’ont pas de but, et qu’ils sont seuls.

Et toi aussi.

***

C’est bon ? Tu as fini ton discours ?
C’est ça tes conseils ?

Tu transpires la peur et la tristesse.
Tu es un mort-vivant, évoluant avec d’autres mort-vivants.
Tu me parles de masque, alors que tu ne peux plus enlever le tien.
Tu accumules la chair comme d’autres l’argent, avec mépris et cynisme.

Tu ne respectes rien, ni les autres, ni toi-même. Tu ne me dégoutes pas, tu me fais pitié.

Et lorsque tu as fini, lorsque tu sors d’une de tes orgies, repus et fatigué, les yeux rougis.

Tu es heureux ?